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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 10:53
Poinsettia ou Six-mois Rouge
Poinsettia ou Six-mois Rouge

Alors que dans l’atelier de fabrication de ma mère les premières bûches de Noël de dictame vont bientôt régaler les gourmands et les gourmets, je prends quelques minutes pour évoquer les cantiques de Noël qui sont entonnés un peu partout en Guadeloupe, mais aussi en Martinique, en Guyane…

Les Chanté Nwel sont affaires de l’époque nommée en créole, le « tan lontan ». Et le temps longtemps en histoire maritime et en histoire coloniale peut être daté du moins en ce qui concerne les chants de Noël.

Dans notre cas, le cantique le plus ancien toujours chanté dans nos veillées est "Les Anges dans nos campagnes" ! Chanson connue depuis le XVIème siècle en Europe, ce cantique est originaire du Languedoc, il existe en plusieurs versions pour le répertoire catholique et une version pour le culte protestant. Nous nous intéresserons qu’à celles de l’Amérique Francophone.

Dans les colonies françaises d’Amérique, les colons sont majoritairement catholiques. C’est également la religion qu’ils vont imposer à leurs esclaves. La religion catholique repose sur les prêtres qui sont à la tête de chaque paroisse qui deviendra une commune après la Révolution Française. Mais comment les cantiques de Noël sont venus en Amérique Francophone ? Très simple ils ont suivi les colons et les prêtres catholiques sur les bateaux.

Le cantique a tout d’abord quitté son Languedoc natal pour devenir populaire dans la France entière. Je vous propose la version connue à Bayeux (Calvados) pour texte de référence pour notre démonstration:

The Adoration of the Shepherds with Saint Catherine of Alexandria Cigoli (Ludovico Cardi)  (Italian, Castello di Cigoli 1559–1613 Rome)
The Adoration of the Shepherds with Saint Catherine of Alexandria Cigoli (Ludovico Cardi) (Italian, Castello di Cigoli 1559–1613 Rome)

Version Calvados (1850) : « L’écho des montagnes de Bethléem ».

1) Les anges dans nos campagnes,
Ont entonné l’hymne des cieux ;
Et l’écho de nos montagnes
Redit ce chant mélodieux :
Gloria in excelsis Deo (bis)

2) Bergers, pour qui cette fête ?
A qui s’adressent tous ces chants ?
Quelle nouvelle conquête
Signalent ces cris triomphants ?
Gloria in excelsis Deo (bis)

3) Ils annoncent la naissance
Du Libérateur d’Israël ;
Et dans leur reconnaissance,
Les bergers répondent au ciel.
Gloria in excelsis Deo (bis)

4) Allons tous de compagnie.
Sous l’humble toit qu’il a choisi
Voir l’adorable messie
A qui nous chanterons aussi
Gloria in excelsis Deo (bis)

5) Cherchons tous l’heureux village
Qui l'a vu naître sous ses toits.
Offrons-lui le tendre hommage
Et de nos cœurs et de nos voix
Gloria in excelsis Deo (bis)


6) Dans l’humilité profonde
Où vous paraissez à nos yeux,
Pour vous louer, Roi du monde,
Nous redirons ce chant joyeux.
Gloria in excelsis Deo (bis)

7) Toujours remplis du mystère

Qu’opère en aujourd’hui votre amour,
Notre devoir sur la terre
Sera de chanter chaque jour
Gloria in excelsis Deo (bis)

8) Déjà les bienheureux Anges
Les Chérubins, les Séraphins,
Occupé de vos louanges
Ont appris à dire aux humains
Gloria in excelsis Deo (bis)

9) Bergers, loin vos retraites,
Unissez-vous à leurs concerts ;
Et que vos tendres musettes
Fassent retentir dans les airs.
Gloria in excelsis Deo (bis)

10) Dociles à leur exemple,
Seigneur, nous viendrons désormais,
Au milieu de votre temple,
Chanter avec eux vos bienfaits.
Gloria in excelsis Deo (bis)

Chantez cantiques, joyeux Noël!

​En zone Amérique, liens maritimes au départ de la France se sont maintenus avec la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane qui sont demeurées colonies françaises jusqu’en 1946. Saint-Pierre et Miquelon est également toujours française et a des liens commerciaux avec la France et les Antilles et la Guyane pour acheminer de la morue.

Maintenant que vous pouvez visualiser les liens commerciaux, nous allons pouvoir voyager en compagnie des « Anges dans nos campagnes ». A la fin du XIXème siècle, le titre n’est pas encore définitif, nous trouvons donc des versions intitulés "les Anges dans nos campagnes" et "l’écho des montagnes de Bethléem".

En 1907, Ernest Myrand publie « Noëls anciens de Nouvelle-France » au Québec. Dans cet ouvrage il explique « qu'en 1842, l’abbé Louis Lambillotte publie à Paris « Un choix de cantiques sur des airs nouveaux, pour toutes les fêtes de l’année », spécialement dédié aux maisons d’éducation. On y trouve "Les anges dans nos campagnes". Myrand ne l'a trouvé dans aucun des cinq recueils les plus anciens conservés au Québec. L'abbé Migne, dans son « Dictionnaire de noëls et de cantiques », le signale fort ancien. Il serait contemporain des noëls de Pellegrin (1706). Cependant, des vieillards consultés par Myrand disent vers que vers 1840, ce chant leur était tout nouveau et inconnu dans leur jeunesse. On peut en déduire que même chanté en France, il n'était pas nécessairement connu en Nouvelle-France. » (Merci à Michèle Arbour, depuis le Québec pour ces renseignements complémentaires). Ce cantique du Québec de 1907 et celui de la Guadeloupe de 1962 ne proposent que le titre "les Anges dans nos campagnes ". Quand « les Anges dans nos campagnes » ont-ils supplanté « l’écho des campagnes de Bethléem » ?

En tout cas, c’est encore le titre qui est proposé dans un manuel à destination des soldats, édité à Paris en 1862. Et il y a de nouveaux changements : « Quelle conquête » devient « Quel vainqueur, quelle conquête… ». Cette version est commune aux versions Québécoises et Guadeloupéennes. Donc, « Les Anges » que nous chantons viendrais peut-être de Paris vers 1862. Mais le titre n’est toujours pas « Les Anges… » , il reste "l’écho des montagnes de Bethléem".

Les paroles du cantique ont connu de grandes modifications. Deux couplets ont disparu, le couplet n°4 et n°9, d’autres changements soulignés en gras et en italiques apparaissent dans les couplets.

La Nativité, POERSON Charles ; POERSON le Père (dit)
La Nativité, POERSON Charles ; POERSON le Père (dit)

Version militaire Paris (1862) : « L’écho des montagnes de Bethléem ».

1) Les anges dans nos campagnes,
Ont entonné l’hymne des cieux ;
Et l’écho de nos montagnes
Redit ce chant mélodieux :
Gloria in excelsis Deo (bis)

2) Bergers, pour qui cette fête ?
A qui s’adressent tous ces chants ?
Quel vainqueurs quelle conquête ?
Méri
tent ces chants triomphants ?
Gloria in excelsis Deo (bis)

3) Ils annoncent la naissance
Du Libérateur d’Israël ;
Et dans leur reconnaissance,
Chantent en ce jour solennel

Gloria in excelsis Deo (bis)

5) Cherchons tous l’heureux village
Qui l'a vu naître sous ses toits ;
Offrons-lui le tendre hommage,
Et de nos cœurs et de nos voix
Gloria in excelsis Deo (bis)

6) Dans l’humilité profonde
Où vous paraissez à nos yeux,
Pour vous louer, Roi du monde,
Nous redirons ce chant joyeux.
Gloria in excelsis Deo (bis)

7) Toujours remplis du mystère
Qu’opère en aujourd’hui votre amour,
Notre devoir sur la terre
Sera de chanter chaque jour
Gloria in excelsis Deo (bis)

8) Déjà les bienheureux Anges
Les Chérubins, les Séraphins,
Occupé de vos louanges
Ont appris à dire aux humains
Gloria in excelsis Deo (bis)


10) Dociles à leur exemple,
Seigneur, nous viendrons désormais,
Au milieu de votre temple,
Chanter avec eux vos bienfaits.
Gloria in excelsis Deo (bis)

La version québécoise contemporaine est proche de la version de 1862 sans en être une copie parfaite. Le couplet n°7 a cette fois ci disparu et le n°9 est maintenu. On peut donc estimer que cette version a fait le voyage entre Québec et la France entre 1850 et 1862. Gardons à l’idée que la France a cédé le Québec aux Anglais en 1763.

Michèle Arbour, nous explique que « dans la tradition anglo-saxonne, ce serait, selon mes lectures, à partir de la St-Thomas, le 21 décembre, que l'on irait chanter de maison en maison les carols [cantiques] pour quêter en faveur des démunis.

Au Québec, on a banni les noëls des églises vers 1805. Ils étaient trop profanes. Il y aurait même eu, je ne sais plus à quel moment, interdiction de chorales. Seuls les chantres et enfants de chœur avait le droit de chanter en latin à l'époque. »

Et en Guadeloupe ? Je ne trouve pas de livres sur cet aspect spécifique. Si vous en connaissez, n’hésitez pas à m’écrire via la feuille de contact du blog. Par avance merci.

Version québécoise contemporaine : « Les Anges dans nos campagnes. »

1) Les anges dans nos campagnes,
Ont entonné l’hymne des cieux ;
Et l’écho de nos montagnes
Redit ce chant mélodieux :
Gloria in excelsis Deo (bis)

2)Bergers, pour qui cette fête ?
Quel est l'objet de tous ces chants ?
Quel vainqueur, quelle conquête
Mérite ces cris triomphants ?
Gloria in excelsis Deo (bis)

3) Ils annoncent la naissance
Du Libérateur d’Israël ;
Et pleins de reconnaissance,
Chantent ce jour si solennel.
Gloria in excelsis Deo (bis)

5) Cherchons tous l’heureux village
Qui l'a vu naître sous ses toits.
Offrons-lui le tendre hommage
Et de nos cœurs et de nos voix
Gloria in excelsis Deo (bis)

6) Dans l’humilité profonde
Où vous paraissez à nos yeux,
Pour vous louer, Roi du monde,
Nous redirons ce chant joyeux.
Gloria in excelsis Deo (bis)

8) Déjà par la bouche de l’ange,
Par les hymnes des chrétiens,
Les hommes savent la louange
Qui se chante aux parvis
divins.
Gloria in excelsis Deo (bis)

9) Bergers, quittez vos retraites,
Unissez-vous à leurs concerts ;
Et que vos tendres musettes
Fassent retentir dans les airs.
Gloria in excelsis Deo (bis)

10) Dociles à leur exemple,
Seigneur, nous viendrons désormais,
Au milieu de votre temple,
Chanter avec eux vos bienfaits.
Gloria in excelsis Deo (bis)

Si la version québécoise demeure proche des modèles français d’Europe, en Guadeloupe d’autres transformations existent. La version de 1962 est réduite à six couplets, celle de 1996 éditée par l’association Drakkar n’a plus que quatre couplets. Elle est un intermédiaire entre la version québécoise et les versions anciennes françaises donc elle est arrivée en Guadeloupe entre 1850 et 1862. L’apparition dans la version guadeloupéenne des chérubins rappelle celle de 1850. La présence de la phrase « chantent ce jour si solennel » évoque la version québécoise. Mais des détails en font une version bien différente le « Saint Rédempteur d’Israël » remplace le « libérateur d’Israël » et « la terre sait la louange ».

En Guadeloupe, le texte des « Anges dans nos campagnes » serait inspiré de la France et du Québec ? En tout cas en matière maritime c’est tout à fait possible que des interprétations ou des livres de cantiques ont emprunté les routes du commerce illégal d’alcool. Durant la Tempérance canadienne et la Prohibition états-unienne, la Guadeloupe a fourni du rhum en quantité durant la première moitié du XXème siècle à Saint-Pierre et Miquelon, au Canada, et aux Etats-Unis.

Bûche de Noël de dictame à la Groseille-Pays
Bûche de Noël de dictame à la Groseille-Pays

Version Guadeloupe (1962) : Les Anges dans nos campagnes.

1) Les anges dans nos campagnes,
Ont entonné l’hymne des cieux ;
Et l’écho de nos montagnes
Redit ce chant mélodieux :
Gloria in excelsis Deo (bis)

2) Bergers, pour qui cette fête ?
Quel est l'objet de tous ces chants ?
Quel vainqueur, quelle conquête
Mérite ces cris triomphants ?
Gloria in excelsis Deo (bis)

3) Ils annoncent la naissance
Du Saint Rédempteur d’Israël ;
Et pleins de reconnaissance,
Chantent ce jour si solennel.
Gloria in excelsis Deo (bis)

6) Dans l’humilité profonde
Où vous paraissez à nos yeux,
Pour vous louer, Roi du monde,
Nous redirons ce chant joyeux.
Gloria in excelsis Deo (bis)

8) Déjà par la voix de l’ange,
Par les hymnes des chérubins,
La terre sait la louange
Qui se chante aux parvis
divins.
Gloria in excelsis Deo (bis)

10) Dociles à leur exemple,
Seigneur, nous viendrons désormais,
Au milieu de votre temple,
Chanter avec eux vos bienfaits.
Gloria in excelsis Deo (bis).

Version Guadeloupe (Association Drakkar, 1996) Les Anges dans nos campagnes.

1) Les anges dans nos campagnes,
Ont entonné l’hymne des cieux ;
Et l’écho de nos montagnes
Redit ce chant mélodieux :
Gloria in excelsis Deo (bis)

2)Bergers, pour qui cette fête ?
Quel est l'objet de tous ces chants ?
Quel vainqueur, quelle conquête
Mérite ces cris triomphants ?
Gloria in excelsis Deo (bis)

6) Ils annoncent la naissance
Du Saint Rédempteur d’Israël ;
Et pleins de reconnaissance,
Chantent ce jour solennel.
Gloria in excelsis Deo (bis)

10) Dociles à leur exemple,
Seigneur, nous viendrons désormais,
Au milieu de votre temple,
Chanter avec eux vos bienfaits.
Gloria in excelsis Deo (bis)

Il y a matière à réflexion sur ce que nous datons comme « An tan lontan » en Guadeloupe. Notre première hypothèse est que cette époque daterait du XVIème siècle, origine connue du cantique primitif venu du Languedoc. Mais l’examen dans le détail ferait remonter le « tan lontan » à la seconde moitié du XIXème siècle.

C’est à cette époque que Philippe Delisle nous rapporte que « les structures de diffusion du catholicisme se consolident très nettement … Le manque de réussite du programme d’évangélisation des Noirs suscite en effet de nombreux projets de réorganisation du clergé colonial» (Delisle : 2000). En 1848, la seconde abolition de l’esclavage est accompagnée par l’ouverture des écoles primaires aux anciens esclaves. C’est donc très logiquement que la France va faire appel aux sœurs de Saint-Joseph de Cluny et aux frères de Ploërmel déjà présents dans les colonies pour ouvrir des classes.

« L’ordonnance de 6 novembre 1839, met à la disposition du ministre secrétaire d’Etat de la Marine et des colonies une somme de 650 000 francs, pour l’augmentation du clergé, des instituteurs primaires, des magistrats du ministère publique, de la Guadeloupe, de la Guyane française et de Bourbon.» (Max Didon : 2012) Car dans ces colonies, le culte catholique n’est pas dans le périmètre du ministère de l’intérieur… Max Didon écrit également que les livres utilisés dans le culte catholique seront commandés pour accompagner le renouveau catholique du début du XIXème siècle : « on assiste également, depuis la reprise en main de l’Eglise, à un engouement s’en (sic) précèdent pour l’achat de livres. Au fur et mesure (sic) que les édifices prennent forme ce type de commandes se multiplie » (Didon : 2012).

L’abolition de l’esclavage autorise également à tous les habitants de se déplacer librement sans autorisation préalable sur le territoire. On peut rendre visite à sa parentèle ou à des amis éloignés de la plantation, quelque fois, il faut prendre le bateau pour aller à Basse-Terre ou à Pointe-à-Pitre depuis les communes, bien que le transport des passagers apparaisse comme une activité annexe au transport des marchandises.

Et à l’image de la tradition de Noël, anglo-saxonne, des groupes de chanteurs iront bientôt de maison en maison pour chanter les cantiques durant la période de l’Avent. De nos jours, les chanté Nwèl sont toujours itinérant mais de façon différente. Ce sont des groupes organisés qui sillonnent l’archipel avec une structure ressemblant aux concerts et invitant à la danse.

L’histoire de la religion catholique est donc également celle de la Marine pour les anciennes colonies d’Amérique et de l’Océan Indien. Un particularisme qui conduit, notre association à travailler avec des associations chargées de conserver le patrimoine immatériel de notre archipel. C’est ainsi que nous avons collaboré avec Repriz pour faire une petite présentation historique des chants de marins de l’archipel.

Les cantiques de Noël sont entonnés partout, si familiers que nous ne nous rendons pas compte qu’ils sont également en danger car les versions les plus anciennes et les cantiques plus difficiles en latin comme "Adestes fideles" disparaissent des répertoires et avec eux une partie de la richesse de notre patrimoine. Nous ne souhaitons pas brider la créativité des chanteurs mais que lorsque nous déciderons de chanter des chansons du « tan lontan » nous devrions pouvoir retrouver la mélodie et les paroles qui ont été chanté pour de bon chez nous.

Je vous laisse, les premières bûches de Noël doivent être décorées…Ah une dernière question, quand la bûche de Noël est-elle arrivée dans nos traditions ? Car nous n’avons pas besoin d’alimenter de feu de cheminée ici…

A suivre...

Michèle Arbour est membre de la société d’histoire des Iles Percées (Québec, Canada).

A lire : Philippe Delisle « Histoire religieuse des Antilles et de la Guyane françaises, des chrétientés sous les tropiques ? 1815-1911. Karthala, 2000.

Max Didon « Histoire religieuse de la Guadeloupe au XIXe siècle, 1815-1911. L’Harmattan, 2012.

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Published by Myriam Alamkan - dans Décembre 2014
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