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25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 12:42
J'ai lu "Libres et sans fers"

Mes chers lecteurs, depuis quelques jours j’ai pratiqué avec ferveur le « matébis ». J’ai donc sacrifié à l’école buissonnière en faisant tout autre chose que travailler sur mes articles pour le blog ou pour les conférences, je le sais bien que le temps va me rattraper et que j’aurais du mal à tous finir à temps mais qu’il est bon de rien faire quelque fois.

J’en ai profité pour débuter ma lecture de mes sélections du dernier salon du livre de Paris. J’ai donc choisit de commencer par « Libres et sans fers, paroles d’esclaves français », Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard. Fayard Histoire 2015

Mon intérêt pour ce livre est né de la présentation faite par messieurs Régent et Maillard et de la citation d’une affaire que je connais un peu celle d’Amé-Noël, libre de couleur accusé d’avoir fait mourir un de ses esclaves par la torture. Le nom d’Amé-Noël m’est familier car il apparait comme armateur de corsaire durant la période de la Révolution Française et du Premier Empire.

Mais « Libres et sans fers » n’est pas une chronique judiciaire. Le but de nos trois auteurs et de tenter de comprendre le monde colonial au travers des témoignages produits lors d’affaires judiciaires où les esclaves déposent en tant que témoins, accusateurs ou défenseurs. Cependant nous ne saurons rien des circonstances dans lesquels la justice intervient pour briser la justice privée sur les habitations. La justice privée est celle du maître, les punitions également, tout comme le sont les nombreux cachots privés construits sur de nombreuses plantations.

Il y a beaucoup d’ironie dans ce titre « Libres et sans fers » car il n’y a pas de parole réellement libre lorsque l’esclave témoigne pour infirmer les déclarations de son maître il s’expose à des mesures de rétorsions. (Pages 34 à36).

Comme dans les procédures judiciaires modernes le font actuellement, les interrogateurs de l’époque, reformulent en bon français la parole des personnes qui s’expriment en créole laissant un doute sur la compréhension des sujets par l’interrogé tout comme pour l’interrogateur (pages 21/22).

Ce livre sera très utilise au-delà des historiens pour ceux qui étudient l’histoire de l’art mais aussi les écrivains ou cinéastes par les descriptions du quotidien des esclaves des Antilles et de La Réunion. Ce qui m’a le plus intéressé est une phrase : « Au regard de certains maîtres, il est manifestement aussi incongru de vêtir un mulet qu’un « nègre de houe » ou un noir de pioche » (p 164).

Je me suis alors questionner sur les représentations du corps porter en cela par les réflexions entendues lors du dernier congrès des écrivains de la Caraïbe qui s’est tenu en Guadeloupe la semaine dernière. Bien plus puissante que les livres d’histoire, les écrivains de fiction ont patiemment construit une mémoire de l’esclavage à travers leurs livres. C’est ainsi que les quelques lignes rédigées par Auguste Lacour sont devenus sous la plume de Simone et d’André Schwarz-Bart, la mythique mulâtresse Solitude. C’est d’ailleurs Frédéric Régent qui a fait une présentation lors du Salon du Livre de Paris sur le futur prix des écrivains de la Caraïbe 2015 : l’ancêtre en Solitude, André et Simone Schwarz-Bart, Le Seuil.

Mais je suis encore plus sensible aux représentations picturales. Je vous propose donc de redécouvrir une peinture du XVIIIème siècle : danse d’esclaves attribué à Augustin Brunias. Observez bien le tableau en mode plein écran, puis à partir de la grille de lecture issue de « Libres et sans fers » interrogeons l’œuvre: "Danse d'esclaves".

Rien hormis le titre n’indique dans la peinture que les sujets représentés sont des esclaves. Il n’y a pas de fers, ils ne sont pas occupés à travailler. C’est le temps de la danse et de la musique, un espace de convivialité arraché à un quotidien marqué par un travail long et éprouvant.

Mais qui est représenté ? « Libres et sans fers » nous explique que la nudité ou la quasi nudité était chose commune aussi bien aux Petites Antilles françaises qu’à La Réunion, pour les « nègres de houe » c’est-à-dire pour les esclaves chargés des travaux agricoles. En revanche les esclaves relevant du travail domestique pouvaient être habillé et même richement parés (pages 168-169). La femme à la jupe bleue semble avoir des pendant d’oreilles, leur tenues sembles à tous assez complet : chapeaux, chemises, mouchoirs de tête, jupes ou pantalons … mais ceux dont on peut voir les pieds sont pieds nus. Existe-il une différence entre la pratique des maîtres pour l’habillage des esclaves entre les îles françaises et anglaises ?

Les instruments de musique sont aussi intéressants car je ne connais aucune musique traditionnelle des Petites Antilles françaises ou anglaises qui mêle le tambour, les grelots et ce qui ressemble à un luth et qu’Yves Bergeret décrit comme étant un anzarka. C’est un instrument à cordes pincées dont le manche possède des clés.

Yves Bergeret prête attention aux visages et aux regards et en déduit qu’il s’agit peut-être d’une incantation aux ancêtres ou aux esprits. Faisons alors attention à la couleur blanche des vêtements du joueur de tambour (pages 165 et 230-231), couleur dont se revêt plusieurs esclaves qui se suicident. La couleur est ici associée au deuil.

Les fruits et légumes (pages 130-131) présent dans la corbeille où l’on peut reconnaître un ananas, un corossol, des pommes-cajou (fruits de l’anacardier), des abricots-pays, une pomme-cannelle, sapotes et même un coco sec (je pense aussi à des pommes-cythère ben quoi je suis guadeloupéenne ! )... Une illusion d’abondance car les esclaves anglais ou français sont mal nourris et même pour ceux qui peuvent cultiver les jardins personnels sur le site des plantations (p 137). Leurs corps en portent les traces jusque dans leurs tombes où les archéologues démontrent que beaucoup d’entre eux sont porteurs de tuberculose osseuse.

Un tableau qui semble dire « qu’ils sont mieux ici qu’en Afrique » et conforter un discours connus de propriétaires d’esclaves qui se dédouanent ainsi de toutes questions morales ou légales sur la possession d’être humain. Mais dont les regards qui ne fixent pas le spectateur et aussi une préservation de leur qualité d’humain en dépit du système qui les asservit (p 244), une culture est en train de naître ce que nul n’avait prévu et débouche actuellement sur la reconnaissance du gwo-ka de Guadeloupe, du séga tipik de l’île Maurice et du mayola à La Réunion comme faisant partie du Patrimoine immatériel mondial par l’UNESCO (p245).

Bonne lecture à tous !

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Published by Myriam Alamkan - dans Mars 2015
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