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« Fort-de-France, 8 mai, 9h33 soir.

Commandant du Suchet, à Marine, Paris.

Reviens de Saint-Pierre. Ville complètement détruite par masse de feu, vers huit heures du matin. Suppose toute population anéantie ; ai ramené les quelques survivants, une trentaine. Tous navires sur rade incendiés et perdus ; je pars pour Guadeloupe chercher vivres.

L’éruption du volcan continue ». (Extrait de la Dépêche coloniale illustrée, 31 mai 1902).

8 mai 1902: Éruption de la Montagne Pelée (Martinique). Partie 2
8 mai 1902: Éruption de la Montagne Pelée (Martinique). Partie 2

Le ministre de la Marine et des Colonies, Albert Decrais, a été averti du drame non pas par télégramme mais par câblogramme. Cette technologie a connu un développement rapide à partir de la mise au point d’une technique d’isolation des fils de cuivre à l’aide du gutta-percha qui permet de mettre au point des connexions sous-marines entre les continents plus résistantes. En 1858, la première liaison transatlantique reliait l’Irlande à Terre-Neuve.

Lorsque le Suchet se présente en Guadeloupe, la nouvelle de la catastrophe a déjà été transmise par câblogramme officiel qui a été envoyé depuis Fort-de-France, nouveau chef-lieu de la colonie, d’où le Secrétaire-général assure l’intérim car le gouverneur de la Martinique, Louis Mouttet ainsi que sa femme et d’autres officiels faisaient aussi partie des victimes de la catastrophe. Les chiffres des victimes décédées oscillent entre 26 000 et 30 000 habitants.

Une souscription publique en faveur des sinistrés est mise en place dès le 9 mai par le Gouverneur de la Guadeloupe, un crédit supplémentaire voté au profit de la Martinique d’un montant de 25 000 francs. Suite à l’arrivée du Suchet à la Guadeloupe, les autorités locales demandent les vivres au « commerce local » qui réunit en quelques heures 60 tonnes de vivres grâce notamment à « l’activité déployée par M. le Maire de Pointe-à-Pitre, M. le directeur de la Banque et M. Bonnet, négociant. »

En Guadeloupe, le gouverneur Merlin doit rassurer la population au sujet du volcan de l'archipel: La Soufrière. Un témoignage rapporté par Claudie Adolphe à propos de sa grand-mère née, en 1882 atteste qu’elle avait reçu de la cendre devant chez elle à Pointe-à-Pitre: « elle avait reçu un télégramme de son père qui était à Basse-Terre et son père lui disait de ne pas s'inquiéter pour lui, qu'il ne s'agissait pas de la Soufrière mais de l'éruption de la Montagne Pelée. Ma grand-mère s'appelait Angela Dumont. » Si vous avez d’autres témoignages n’hésitez pas à me contacter via le formulaire disponible sur le blog ou par ma page Facebook. L’histoire est également participative. Des témoignages ont été collecté à l’époque et publié dans la presse du monde car ces informations ont été transmises via les réseaux de câbles sous-marin présent tout autour de la Martinique. Car il y a eu des survivants.

Le 8 mai au matin, la population était à peine remise de la destruction de l’usine Guerin, par une coulée de boue fumante et brulante qui avait envahi la Rivière Blanche. Saint-Pierre comptait déjà 150 morts. Le lendemain le gouverneur de la Martinique décide de se rendre à Saint-Pierre avec son épouse et plusieurs officiels afin de rassurer la population. Dans la rade, dix-huit bâtiments étaient à l’atterrage parmi eux des navires câbliers : les câbliers britanniques Roddam et Grappler mais aussi le câblier français le Pouyer-Quertier (Compagnie française des câbles télégraphiques).

Voici ce que rapporte The Associated Press ;

“St-Thomas. Antilles danoises, 8 Mai 19h00. Le vapeur anglais “Roddam” capitaine Freeman, qui a quitté Sainte-Lucie hier pour la Martinique est retourné à Sainte-Lucie à 17h00 cet après-midi. Le Roddam apporta la nouvelle que la ville de Saint-Pierre, Martinique, a été totalement détruite suite aux perturbations volcaniques dans l’île. Presque toute la population de Saint-Pierre aurait été tué. Le vapeur de la « Québec Steamship Compagny », le Roraima est perdu, avec tous ceux qui étaient à bord.

Le « Roddam » a presque été entièrement détruit. Son capitaine a été sérieusement brûlé et 17 de ses membres d’équipage sont morts. » (Traduit de l’anglais par M. Alamkan publié sur le ).

Un autre câblier, français, plus faiblement touché parvient à s’échapper : le Pouyer-Quertier (Compagnie française des câbles télégraphiques). Il sera rejoint par le croiseur français le Suchet, parti de Fort-de-France qui arrive en vue de Saint-Pierre vers midi mais ne peut approcher, dans un premier temps.

Cependant, son arrivée rapide lui permet de porter assistance à quelques marins dont voici la liste des survivants telle que paru dans l’édition du Journal Officiel de la Guadeloupe du 14 mai.

Du Roraima :

« Morris (John) américain ; Danzelo (François) italien, Gust Linder américain, Evans Charles américain, Ben Ben Sem norvégien, Arello Salvador italien, Macher John américain, Sumino Joseph italien. »

Du Thérésa-Lovico :

« Di-Fiore (François) italien, Provensano (Joseph) italien, Pétogno (Joseph) italien, Gaëtan (Bonomo) italien, Subrano (Porfilio) italien, Pastela (Pascal) italien. »

De l’Arama :

« Bekles (Joseph) barbadien. »

Sonel (Augustin) du Carbet (décédé depuis), Célestine (Georges-Albert) du Carbet, Passionis Lesage du Carbet, Jean-Louis (Prudent) créole de Saint-Pierre, Fortuné (Joseph) créole du Marin, Désormaux créole de Saint-Pierre. »

Nous connaissons mieux les noms des deux survivants découverts après l’éruption, le plus connu étant Louis Cyparis détenu dans un cachot et Léon Compère, le cordonnier qui était dans un sous-sol en bordure de la zone. Cependant leurs noms n’apparaîtront pas dans le Journal Officiel de Guadeloupe durant les jours suivant la catastrophe. Parmi les marins secourus une grande partie ne survivrons pas longtemps et mourrons sur le rivage.

La liste publiée par le Journal Officiel de la Guadeloupe doit permettre de compléter celle établie par le site http://archeonavale.org/martinique/pages/listenau.html#XX car le Thérésa-Lovico et l’Arama n’y figurent pas encore.

Le Pouyer-Quertier, le Suchet vont être rapidement rejoint par le croiseur danois le Walkirien/ Valkyreen/ Walkyrien. Voici le sauvetage vu par un journal suisse publié à la Chaux-de-fond, l’Impartial du 16 mai 1902 :

« Les survivants de la catastrophe de la Martinique ont été sauvés, dès la première heure, grâce à l’activité et au dévouement du commandant du « Suchet » et de celui du « Pouyer-Quertier. »

Le 9 mai, le commandant Thirion du Pouyer-Quetier, réquisitionné par le gouvernement local, passe au travers d’un nuage de cendres brûlantes et aveuglantes pour chercher 456 personnes aux environs du Précheur. Le « Suchet », commandant Le Bris, en ramène autant. Des malheureux sont restés : le « Pouyer-Quertier » retourne le 10 et le commandant Thirion, au risque de faire incendier son navire, recueille environ 600 personnes.

Le « Suchet » fait le service avec des chaloupes à vapeur et des embarcations entre la terre et les vapeurs. Le croiseur français porte 800 réfugiés.

Le 10, le « Suchet » et le « Pouyer-Quertier » vont chercher les dernières personnes réfugiées aux environs du Précheur. Seul, ils sont aidés dans leur difficile besogne par le croiseur danois « Walkyrien ».

Les trois vapeurs arrivent à cinq heures du soir à Fort-de-France. Ils débarquent environ 2,500 personnes ; il ne reste plus un homme dans les environs du Précheur ; tout a été sauvé… »

http://doc.rero.ch/record/84210/files/1902-05-16.pdf

Pour comprendre pourquoi plusieurs navires câbliers étaient présents à Saint-Pierre ce matin-là, il faut savoir que les réseaux sous-marins sont opérés depuis la fin du 19ème siècle par les Anglais et les Français. En 1871, ce sont les Anglais qui débutent l’édification du réseau à travers les travaux menés par la compagnie West India and Panama Telegraph va constituer un réseau entre plusieurs îles de la Caraïbe et le continent: Cuba, Jamaïque, Panama, Porto-Rico, Saint-Thomas, Saint Kitts, Antigua, Guadeloupe, Dominique, Martinique, Sainte-Lucie, Barbade, Saint-Vincent, Grenade, Trinidad et la Guyane britannique.

Le réseau français se développera à partir de 1889 en reliant la Martinique à la Guadeloupe et à Saint-Thomas (Iles Vierges danoises). En 1890, le câble se prolonge vers le sud et Fort-de-France est relié à Paramaribo (Guyane hollandaise). Enfin en 1891, une communication est établit entre Paramaribo et Cayenne (Guyane française), Cayenne et Vizen (Brésil), Mole Saint-Nicolas Port-au-Prince (Haïti), Fort de France et Puerto-Plata (République dominicaine). En 1902, le câble français reliait la Martinique à la France via les stations de : Saint-Pierre, Fort-de-France, Haïti, New-York, Brest, Paris (L’Illustration, du 17 mai 1902). C’est ce réseau qui relevait de la Compagnie Française des Câbles télégraphiques propriétaire du Pouyer-Quertier.

http://atlantic-cable.com/CableCos/France/sfts.htm

En mai 1902, deux îles ont leurs réseaux de câbles sous-marins en mauvais état : Saint-Vincent et la Martinique. La chimie de l’eau de mer a peut-être été modifiée ou bien ce sont les tremblements de terre qui ont conduit à la rupture de plusieurs câbles ? Plusieurs avaries sont signalées :

Le câble Fort-de-France-la Guadeloupe a été coupé le 23 avril, Saint-Pierre-Dominique le 27 avril, le Fort-de-France- Puerto-Plata (République Dominicaine) et le Fort-de-France Charlotte Amalie (Saint-Thomas, Iles Vierges danoises) le 5 mai, le câble Saint-Pierre-Sainte-Lucie coupé le 7 et enfin le Sainte-Lucie-Sainte Croix ce qui explique l’arrivée du câblier le Roddam « en rade de Saint-Pierre le 8 mai vers 7h30 du matin ».

Signes avant-coureurs des deux tragédies qui allaient endeuiller la Caraïbe : les éruptions de la Soufrière de Saint-Vincent (7 mai) et de la Montagne Pelée en Martinique (8 mai). En tout cas c’est la raison pour laquelle plusieurs navires câbliers sont en rade de Saint-Pierre le 8 mai au matin, les câbliers Roddam, Grappler et le Pouyer-Quertier.

Pour certains auteurs, la rupture du câble entre la Martinique et Saint-Vincent, sera douloureusement préjudiciable : cela a privé les autorités de l’île de la nouvelle de l’éruption de la Soufrière de Saint-Vincent et de la décision prise par les autorités britanniques d’évacuer la population. Une information qui aurait pu sauver la vie des 26 000 habitants de Saint-Pierre. A suivre : l’éruption de la Soufrière de Saint-Vincent.

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Published by Myriam Alamkan - dans Grand dossier