Histoire maritime et patrimoine de la Caraïbe.
12 Juillet 2025
Si vous questionnez les Guadeloupéens sur les ports de la Guadeloupe durant la période coloniale, beaucoup vous citerons les ports principaux de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre. Les plus avertis ne manquerons pas d’y adjoindre le port sucrier du Moule et seuls les très érudits évoquerons le port du bourg de Sainte-Anne.
On a du mal à imaginer que le bourg de Sainte-Anne a été au XVIIIème siècle un haut lieu du commerce maritime voire même un site de commerce maritime interlope. Contrairement à Basse-Terre, Pointe-à-Pitre ou même à la ville du Moule, il n’y a pas de vestiges visibles. Il faut savoir que le bourg a été incendié par les Anglais en 1759 durant la Guerre de 7 ans[1]. Les traces de l’activité portuaire sont à découvrir dans des documents anciens et les travaux d'historiens.
Sur certaines cartes vous pouvez voir les mentions de la rade et de deux passes, mais sur le détail de la carte que je vous propose en illustration, il est fait mention de deux diamants. Voici la description de Sainte-Anne : « paroisse de la Grande-Terre de la Guadeloupe, située entre la Paroisse du Grand Gorier (actuellement Le Gosier), & celle de S. François, à la bande du sud de cette isle vis-à-vis de deux rochers que l’on appelle les deux Diamans (Sic). [2]» Entre les Deux Diamants et le bourg, la rade de Sainte-Anne permet le mouillage des navires.
[1] Cette attaque a commencé le 26 janvier l’arrivée de la flotte anglaise en vue de la ville de Basse-Terre. La capitulation française sera signée le 1er mai 1759. La colonie passera aux mains des Anglais jusqu’en 1763 où le traité de Paris la restitue à la France.
[2] BRUZEN DE LA MARTINIERE, Antoine-Augustin. Le grand dictionnaire géographique et critique. Volume 9, page 111.
Détail extrait d'un plan de la Guadeloupe dessiné par Therbu et gravé par Cötegen résumant l'attaque anglaise de 1759. (XVIIème).Bibliothèque Nationale de France.
La chapelle de Sainte-Anne de la Grande-Terre est attestée en 1670 mais la paroisse date de 1691. Le développement de la culture de la canne à sucre en Grande-Terre favorise l’essor du bourg qui en 1733 disposait déjà d’un lieutenant de Port. Vous trouvez dans les états paroissiaux de Sainte Anne, l’acte de baptême de Jean-François Dubois le 29 juin 1733. C’est le fils de François Dubois lieutenant de port. Le petit Jean-François a pour parrain Jean-Baptiste Trouiard (j’ai eu du mal à lire le nom) négociant à Pointe-à-Pitre. Mais Pointe-à-Pitre, à l’époque, est un bourg modeste entouré de marias défendu par le Fort Louis situé sur l’actuel site de Bas-du-Fort (Gosier).
Les états paroissiaux de Sainte-Anne nous indiquent la présence dans le bourg, d’un membre de l’amirauté grâce à un acte de baptême, celui de Geneviève Victoire Petex du 1er juin 1735 qui a pour parrain Victor Fontaine huissier audiencier au Conseil Supérieur et Amirauté de l’île Guadeloupe. L’amirauté de l’île Guadeloupe a été créé suite au règlement royal du 12 janvier 1717. Etait-il résident du bourg ou bien juste de passage ?
Le roi de France promulgue le règlement qui décide que des amirautés seront établis dans toutes ses colonies. Cette Amirauté est une juridiction qui se prononçait sur les litiges entre gens de mer en matière tant civile que criminelle. Ce tribunal avait à sa tête un juge mais également une administration composée d’un procureur du Roi, d’un greffier, d’un ou deux huissiers (article 2, Titre 1). Le tribunal d’ Amirauté de la Guadeloupe est donc très logiquement situé dans le port principal de Basse-Terre où sont également établis d’autres juridictions et administrations de la colonie. En outre, l’Amirauté sert aussi à surveiller les mouvements des bateaux grâce aux congés qu’ils délivrent et sans lesquels les marchandises pourraient être saisis comme contrebande et les équipages peuvent être poursuivis.
Avant le règlement royal de 1717, des jugements avaient été rendus par des juges non spécialisés. Le roi de France met fin à ce désordre en s’assurant que ses ordonnances et règlements maritimes seront convenablement exécutés.
Cette carte montre l'existance d'une chapelle, d'une paroisse et une juridiction royale symbolisée par un trait surmonter de deux triangles face à face. Détail de la carte de la Guadeloupe de Cardon Fecit (XVIIIè). Bibliothèque Nationale de France.
Au XVIIIème siècle, l’activité économique de la colonie de la Guadeloupe se déplace vers la Grande-Terre à plusieurs kilomètres du port d’amirauté de la Basse-Terre. L’île de Grande-Terre débute l’exploitation de la canne à sucre, sur ces terrains moins vallonnés, les sucreries vont connaître un développement remarquable. Dans son livre, Alain Buffon[1] écrit que : « …sur les 19 sucreries que compte la Grande-Terre en 1696, 11 sont situées autour de Sainte-Anne ; en 1735, on y installe une sénéchaussée et l’amirauté pour mieux surveiller et contrôler le commerce étranger. Néanmoins celui-ci demeure actif, notamment avec l’ile hollandaise de Saint-Eustache. »
L’amirauté de la Grande-Terre est officiellement créée en 1742 à Sainte-Anne où il y avait précédemment une sénéchaussée. Mais lorsque nous examinons quelques états paroissiaux de Sainte-Anne pour l’année 1740, on découvre au détour de l’acte de mariage de Jean Alexandre Bertin avec Marie Servant du 30 mai 1740 que monsieur Bertin est : procureur de la juridiction royale, civile et criminelle, de police, commerce et navigation de cette ile Grande-Terre. Et lors de la naissance de sa fille Marie Anne Angélique Bertin en 1747 il est également conseiller du Roi en plus de sa fonction de procureur, précédemment évoqué. Il semblerait qu’en dépit de la volonté royale, il y eut cumul de fonction pour plusieurs juridictions en Guadeloupe. Comme par exemple pour Guillaume de Materre, avocat du Parlement de Bordeaux, conseiller du Roi, juge Royal civil et criminelle, de Police, commerce et navigation de l’île Grande-Terre, Guadeloupe[2]. il y a encore confusion entre la sénéchaussée et l'amirauté en Guadeloupe à cette époque.
Les Archives Nationales de l’Outre-Mer conservent la décision ordonnant le transfert à Pointe-à-Pitre du siège de l’amirauté de Sainte-Anne du 8 juillet 1766. La rade de Sainte-Anne était moins avantageuse que celle de Pointe-à-Pitre qui grâce à l’administration anglaise a pu être développée et s’affirmer par la suite comme le principal port de la Grande-Terre.