Histoire maritime et patrimoine de la Caraïbe.
21 Septembre 2025
Le transport maritime permet l’acheminement de toutes sortes de marchandises. Aujourd’hui, nous nous intéresserons au transport de courrier et des colis par un bateau marchand qui a pour nom : la Marquise de Maintenon. Ce vaisseau français va être chargé de transporter du courrier et des paquets avec pour destinataires finaux, des gouverneurs espagnols en Amérique par un ambassadeur français vivant au Portugal…qui lui-même tenait ces paquets et lettres en provenance du Roi catholique d’Espagne et d’autres hauts dignitaires espagnols ! Tout dans ce voyage est surprenant et c’est ce que je me propose de vous montrer aujourd’hui.
Rien que le nom choisi par son propriétaire vaut le détour. C’est surprenant mais le nom de Maintenon, dans l’histoire des Antilles est associé au marquis de Maintenon : Charles François d’Angennes. Michel-Christian Camus lui a d’ailleurs consacré un article dans le Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe dont je vous fournis un lien pour découvrir les multiples vies de cet homme qui fut officier de marine, corsaire, négrier, planteur à la Martinique et en sus gouverneur de Marie-Galante[1]. La vente de son titre et de son château à Françoise d’Aubigné, le 27 décembre 1674 va permettre à cette dernière de devenir la marquise de Maintenon. Françoise d’Aubigné, veuve Scarron est connue pour avoir été la nourrice des enfants illégitimes du roi Louis XIV, puis sa favorite, et plus tard son épouse morganatique. Une telle ascension sociale est peut-être la raison qui a conduit les propriétaires de ce vaisseau à lui rendre ainsi un hommage.
Les documents conservés aux Archives Nationales de l’Outre-Mer (ANOM) ne fournissent pas beaucoup de renseignements sur le bateau en lui-même. Nous savons que son capitaine est Guillaume Devaux[2] et que c’est un vaisseau marchand venu de Nantes. Un petit coup d’œil dans les Archives de Loire-Atlantique, nous a permis de trouver une mention d’un vaisseau la Marquise de Maintenon[3] d’environ 300 tonneaux, mouillé dans la rade de Paimboeuf. Il s’agit d’une déclaration faite à l’amirauté de Nantes, dont dépend Paimboeuf, le 3 janvier 1701. A cette date, La Marquise de Maintenon est commandée par Pierre Maisonneuve. Guillaume Devaux est mentionné, dans le document, comme commis. Le bateau devait partir pour les îles françaises d’Amérique, sans autres précisions. Nous le retrouvons plusieurs mois plus tard dans les eaux martiniquaises mais sans indication de la date de son atterrage. L’intendant Robert signale juste que cela fait trois semaines qu’il est arrivé avec ses paquets depuis Lisbonne soit durant le courant du mois de juillet puisque le premier document dressé par l’Intendant date du 9 août 1701.
Qui est l’intendant Robert ?
François-Roger Robert, occupe le poste d’intendant de la Martinique. Il co-dirige la colonie au côté de Charles comte de Desnos qui occupe le poste de lieutenant et gouverneur général des Iles d’Amérique. L’intendant est spécifiquement en charge de la police, la justice et des finances de la colonie. C’est à lui que le capitaine Devaux remet différents paquets conformément à la demande faite par l’ambassadeur de France au Portugal le sieur Rouillé. Rien n’indique que le capitaine Deveaux ait été informé que les objets confiés par l’ambassadeur Rouillé aient eu d’autres destinataires finaux que l’intendant Robert. Le capitaine Deveaux a simplement rendu service au roi de France par l’intermédiaire de son ambassadeur. C’est déjà un grand honneur, selon les usages de l’époque.
Comment ces paquets sont-ils entrés en possession du capitaine Devaux ?
Dans une lettre du 9 août 1701[1] dressée en Martinique, nous apprenons que le vaisseau marchand, la Marquise de Maintenon de Nantes a subi des voies d’eau ce qui a conduit, le capitaine, à relâcher à Lisbonne pour réparer. C’est là que l’ambassadeur de France au Portugal, Pierre Rouillé de Marbeuf[2] va lui remettre des paquets à destination de l’intendant Roger en Martinique mais également une lettre explicative comme il explique dans son courrier du 9 août 1701 [3]: « …Monsieur de Rouillé ambassadeur de France auprès du Roi du Portugal m’a écrit par ce vaisseau [Madame de Maintenon] une lettre du 4 juin, et il m’a adressé plusieurs paquets du roi et de la reine et des ministres d’Espagne, pour tous les gouverneurs des provinces et îles de la Nouvelle Espagne, lesquels il me mande de lui avoir été envoyé de Madrid et fort recommandé par les ministres du Roi Catholique, il me prie de me servir de toutes les occasions que je pourrai avoir pour envoyer tous ces paquets à leurs adresses…» (Orthographe modernisée, la note entre crochet est de moi pour aider à la compréhension.)
Au XVIIIème siècle, il n’y a pas de transport transatlantique organisé dédié à l’acheminement du courrier. Donc on profite d’un voyage marchand ou autre pour remettre des lettres et des paquets. Dans notre cas, c’est une aubaine pour l’ambassadeur Rouillé que le vaisseau la Marquise de Maintenon ait fait une escale technique à Lisbonne puisque ce bateau est à destination des îles françaises d’Amérique.
Pourquoi ces dignitaires d’état et hauts personnages de l’état espagnol ont-ils choisi de passer par des intermédiaires français pour cette mission ?
C’est difficile à établir. Mais en examinant bien qui est le roi catholique à cette époque, j’ai quelques pistes. Les circonstances entourant le couronnement du roi Philippe V d’Espagne explique peut-être pourquoi lui et sa Cour ont préféré de confier à un ambassadeur français le soin de veiller au bon acheminement de paquets à destination de ses colonies.
Le roi Philippe V est le petit-fils du roi Louis XIV. Il accède au trône d’Espagne suite à la mort de son prédécesseur Charles II. Ce dernier est resté sans héritier direct. Cela a aiguisé les appétits de plusieurs puissances européennes pour se partager ses titres. C’est finalement le petit-fils de Louis XIV qui accède au trône d’Espagne. Mais c’est un jeune homme de 17 ans lorsqu’il arrive le 22 janvier 1701 sur ses terres espagnoles. Le futur roi d’Espagne ne parle pas la langue de ses sujets. De plus, il conserve un entourage français qui a fait avec lui le chemin vers son nouveau pays. Il arrive le 19 février 1701 à Madrid. Le roi Philippe V se mariera le 3 novembre de la même année avec Marie-Louise de Savoie.
Cependant, dans la liste de paquets remis à l’Intendant Robert nous pouvons lire que certains paquets étaient de la part du roi, certains de la part de la reine (laquelle ?) et ou de ministres espagnols. Mais le document ne précise que le titre pas les identités des expéditeurs.
L’ambassadeur Rouillé charge donc l’intendant Robert d’organiser le transport des paquets à différentes colonies espagnoles, certaines sont proches de la Martinique, physiquement comme Saint-Domingue espagnol ou Porto-Rico, d’autres sont plus lointains comme le Guatemala ou du Mexique.
Mais pour assurer le transport entre la Martinique et toutes les colonies espagnoles mentionnées il faut trouver des bateaux, or le problème est que la Martinique n’a que peu de liens économiques avec les colonies espagnoles et sans liens commerciaux, il n’y a peu de raison pour que des bateaux au mouillage en Martinique se rendent dans les eaux espagnoles acheminer les paquets.
Comment acheminer les paquets dans les colonies espagnoles d’Amérique ?
C’est à cette question épineuse que doit répondre l’intendant Robert : « …j’ai donné avis à M le comte Desnos ; nous avons bien compris l’un et l’autre que si nous attendions pour faire tenir ces paquets à que le hasard nous en fournit des occasions, il se passerait bien du temps avant qu’ils fassent rendu… »
Donc les autorités françaises décident d’envoyer les paquets aux colonies espagnoles les plus proches. Pour éviter de payer ce transport, ils comptent sur les propriétaires de barques qui durant la saison des ouragans, de juin à octobre, quittent l’atterrage pour des sites plus protégés. Au final trois barques seront utilisées pour acheminer les paquets.
Une première barque[1] fera le trajet jusqu’à la côte de Caraque (actu Caracas) chargée d’un paquet de la reine et des gouverneurs d’Espagne au gouverneur et capitaine général de la Province de Venezuela, à Caraque. Puis, la barque se rendra à Carthagène (actu Carthagène des Indes, Colombie) remettre le paquet adressé par le Roi Catholique au gouverneur et capitaine général de la ville et province de Carthagène. L’intendant Robert escompte que les autorités espagnoles de Carthagène pourraient accepter de prendre en charge la distribution pour trois autres sites soit Puertovelo (je pense qu’il s’agit de Portobelo, Panama), la province de Yucatan et l’audience de Guatemala. En cas de refus, la barque poursuivra son voyage jusqu’à Puertovelo pour transporter le paquet du Roi Catholique au lieutenant général de Puertovelo Province de la Terre Ferme et ce serait aux autorités de Puertovelo de transporter les paquets expédiés par la reine et les gouverneurs espagnols :
- au gouverneur et à la capitainerie générale de la province du Yucatan et au président et auditeurs de l’audience de Guatemala.
-au président et auditeurs de l’audience de Guadalajara,
-au Vice-roi président et auditeur de l’audience du Mexique.
C’est donc un très grand voyage que va faire cette barque au moins 1730 km depuis la Martinique vers Carthagène des Indes et s’il poursuit vers le Panama il faut rajouter presque 613 km.
La deuxième barque partira de la Martinique vers Porto-Rico chargé des paquets de la reine et gouverneurs espagnols au gouverneur et au capitaine général de Saint-Jean (San Juan) de Porto-Rico. Tout comme la troisième barque en fera de même à destination du président et auditeurs de Saint-Domingue (actuellement Santo-Domingo, république dominicaine) à qui il confiera les paquets à destination de capitaine général de l’île de Cube (actuellement Cuba) et de la ville de La Havane.
Rien dans les documents que j’ai consultés n’indique le nom des barques utilisées ou de leurs propriétaires. Nous ne savons pas non plus si les paquets ont bien été remis à leurs destinataires finaux, ni même la nature des paquets.
Au-delà de cet exemple, vous pouvez comprendre mieux les difficultés du transport des lettres et paquets dans les colonies américaines qui existaient avant la création d’un service postal organisé connectant plusieurs pays. C’est également un exemple d’exercice diplomatique menés à travers les colonies françaises et espagnoles et c’est assez rare à cette époque pour s’y intéresser
[1] ANOM COL C F°184.