Histoire maritime et patrimoine de la Caraïbe.
10 Janvier 2026
Le 3 janvier 2026, l’opération militaire menée par les Etats-Unis a conduit à la capture du président du Venezuela, Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores. En Caraïbes, nous avons pu observer de nombreuses perturbations dans le transport aérien, avec l’annulation et le report de nombreux vols. C’était l’occasion de se rappeler que la France partage avec le Venezuela une frontière maritime qui passe non loin de la Guadeloupe et de la Martinique à cause d’une petite île située à 205 km à l’ouest de la Guadeloupe : l’île d’Avès officiellement dépendance fédérale du Venezuela.
LABAT, Jean-Baptiste. Nouveau voyage aux isles de l’Amérique, Paris, édition de 1742, volume 6, page 106
Cette île a été et demeure un enjeu important à cause de la superficie de la zone économique exclusive qu’elle permet de revendiquer. L’île d’Avès aussi connue sous le nom de Bird Island ou îles aux Oiseaux, est peu connue de la population guadeloupéenne, mais elle fait périodiquement l’objet de questionnement en Guadeloupe au sujet de sa « cession » au Venezuela situé bien plus loin au sud. A qui appartient cette ile sablonneuse ? Pour le savoir, nous allons nous intéresser à son histoire.
Selon l’encyclopédie Wikipédia en espagnol, la première carte géographique mentionnant l’île d’Avès est celle de Diego Ribero. Elle est restée longtemps inhabitée par les humains jusqu’à ce qu’elle abrite la base scientifique vénézuélienne Simon Bolivar en 1978.
La Guadeloupe et la Martinique figurent sur cette carte mais à l’époque, elles n’abritent aucune colonie européenne pérenne. Mais toutes les terres présentées sont revendiquées par la couronne espagnole qui a financé les trois voyages de Christophe Colomb. Au cours du 17ème siècles, les Français et les Anglais, puis les Néerlandais décident de fonder à leur tour des colonies dans le Nouveau Monde et s’intéressent aux îles des Petites Antilles qui bien qu’en théorie espagnoles ont été laissé sans colonies européennes pérennes.
Avès intéresse peu ces nouveaux colonisateurs, elle semble être délaissée et ne pas faire l’objet de nouvelle revendication de souveraineté. L’île continue d’être fréquenté par les oiseaux marins. Elle est connue des marins français comme le montre un texte écrit par le père Jean-Baptiste Labat, missionnaire français.
En voilà un extrait : « il y à l’est & l’ouest de la grande savane à cinquante lieues sous le vent une île qu’on appelle la petite isle d’Avès ou des Oiseaux pour la distinguer d’une autre plus grande de même nom, qui est au vent de Corossol[1], où périt l’armée navale du comte d’Estrées en 1678 … bien des gens croyent que c’est une isle imaginaire. Cependant j’ai vû beaucoup de nos corsaires qui ont été dessus : & moi-même je l’ai vue y ayant été dans un autre voyage. Ce que j’en puis dire, est que cette isle est fort basse, & presque toute de sable, avec quelques buissons & peu d’autres arbres [2]» (orthographe originale). Ajoutons également qu'elle n'abrite pas de cours d'eau.
Comment cette île est devenue vénézuélienne ?
[1] Actuellement Curaçao.
[2] LABAT, Jean-Baptiste. Nouveau voyage aux isles de l’Amérique, Paris, édition de 1742, volume 6, page 106-107.
L’île d’Avès était revendiquée par la couronne espagnole. Localement, le royaume d’Espagne a organisé ses colonies et lors de la création de «la audiencia de Caracas » du 3 juin 1786, Caracas administre Avès. Le 5 juillet 1811, le Venezuela déclare son indépendance et Caracas deviens la capitale de ce nouvel état, résultat : Avès devient vénézuélienne. Le 30 mars 1845, l’Espagne reconnaît de jure l’indépendance du Venezuela, le transfert de souveraineté ne sera plus contesté entre les deux états.
Depuis sa première revendication par la couronne d’Espagne et son transfert au Venezuela, aucun autre pays voisin n’avait contesté la souveraineté jusqu’à l’ouverture d’un contentieux entre les Pays-Bas à cause de sa colonie de Saba et la république du Venezuela en 1854. Les Pays-Bas revendiquent Avès comme faisant partie de sa colonie de Saba. 1858, les Pays-Bas envoient trois navires de guerre à La Guaira, port vénézuélien, pour y adresser un ultimatum afin notamment de régler le problème de la souveraineté de l’île d’Avès !
Au lieu de se déclarer la guerre, les deux pays vont faire appel la reine Isabelle II d’Espagne pour arbitrer le conflit en 1860. Et le 30 juin 1865, les droits du Venezuela sont reconnus sans l’avoir jamais occupé en personne. La lecture de cet arbitrage[1] nous apprend que les pêcheurs néerlandais avaient l’habitude de venir pêcher sur la zone. Et le texte de cette sentence arbitrale est publique. Je n’ai pas trouvé de contestation française à cette époque.
L’année 1978 marque un réel tournant dans l’histoire d’Avès. Le Venezuela signe cette année-là deux traité à propos de la délimitation de sa frontière maritime avec les Etats-Unis (y compris Porto-Rico et les Iles Vierges) et avec les Pays-Bas (au nom de Saba et de Saint-Eustache) le 28 mars 1978. Le 26 juillet 1978, le Venezuela revendique une zone économique exclusive de 200 miles marins autour de l’île d’Aves. Le 17 juillet 1980, la France à son tour signe un traité avec le Venezuela pour la délimitation de sa frontière, dans son article premier vous pouvez lire que : » la ligne de délimitation maritime entre la République française au large de la Guadeloupe et de la Martinique et la République du Venezuela est constituée par le méridien 62 degrés 48 minutes et 50 secondes. » El l’île d’Avès est dans la partie vénézuélienne à l’ouest de la frontière. Mais, localement en Guadeloupe se fait périodiquement entendre des contestations car ce tracé apparaît comme une cession d’une partie de la Guadeloupe contre l’avis des populations locales et préjudiciable à notre zone de pêche. Enfant, j’ai entendu des récits comme quoi les militaires vénézuéliens menaçaient les rares bateaux qui s’approchaient de trop près d’Avès…
Donc l’île d’Avès est vénézuélienne parce qu’elle a été revendiquée dès le début de la colonisation espagnole de l’Amérique que les usages de pêche des autres colonies proches qu’elles soient françaises, anglaises ou néerlandaises n’ont pas été jugé suffisant pour sa remise en question. Voilà donc quelques éléments historiques à propos d’une petite île d’Avès, longtemps inhabitée devenu un enjeu économique majeur pour le Venezuela et les îles des Petites Antilles.
[1] Miscellaneous documents of the House of Representatives for the second session of the fifty-third congress 1893-1997. Pages 5038-5040.