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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 22:19

Ginette, une de mes lectrices, m’a posé des questions sur Pongol la semaine dernière. Donc j’ai décidé de publier ce texte plus long sur la pratique de la fête de Pongol. C’était la seule fête inscrite dans le contrat des engagés indiens qui leurs accordaient ainsi 4 jours de célébrations. Pongol est une fête non confessionnelle bien qu’en Guadeloupe elle est souvent perçue comme hindouiste. La confusion entre Indien/hindou est un raccourci rapide car tous les immigrants indiens n’étaient pas tous hindouistes. Dès le 19ème siècle, Pongal est à la fois une fête des récoltes et d’action de grâces. Elle est tombée en désuétude en Guadeloupe durant le 20ème siècle avant d’être de nouveau célébrée durant le 21ème siècle. Cependant, Pongal est toujours célébrée en Inde sous divers noms.

Lorsque ce texte paraît dans l’Ami de la Religion et du Roi en 1855, l’immigration indienne a débuté en Martinique en 1853 et en Guadeloupe en 1854. Ce texte s’intitule « les Indiens idolâtres de la Martinique » mais il est repris d’un journal local le Moniteur de la Martinique et rien n’indique que ce titre était celui de l’article original. Cependant, ce texte est intéressant car il montre le regard de la société coloniale de la Martinique sur une tradition des nouveaux immigrants indiens. Il va paraitre dans divers journaux français en Europe sous des titres divers dont « la Fête de Pongol ». Il sera ensuite cité par le chercheur géographe, Singaravélou dans « les Indiens de la Guadeloupe » (1975).

La fête actuelle de Pongal célébrée par le CGPLI (Conseil Guadeloupéen pour les Langues Indiennes) est une nouvelle manière de célébrer cette fête des moissons. Elle n’est pas fermée sur les « Indiens de Guadeloupe » mais bien ouverte à tous. Vous pouvez d’ailleurs réserver votre colombo traditionnel en ligne cette année. La fête actuelle est différente dans son déroulement et vous pourrez noter toutes les différences entre la fête de 1855 et sa version actuelle.

Pongol en Martinique 1855

« C’est le premier de l’an que les Indiens, ont commencé, à la Martinique, leur fête de Pongol ; fête qui doit durer quatre jours. Au lever du soleil, plusieurs d’entre eux, désignés dès la veille, vont chercher des branches vertes pour recouvrir la charpente d’une grotte élevée dans l’enceinte d’un ancien manège converti en moulin à vapeur. L’emplacement est grandiose et se prête au développement de la fête. La grotte, artistement travaillée, est surmontée d’arcades en verdure ornées de guirlandes et de fleurs, et la porte, de forme cintrée, est beaucoup plus petite. Au fond une grotte s’élève un petit tertre, où sera placée la pagode qui présidera à toute la fête. Cette espèce d’autel se compose presque entièrement de bouse de vache. On connaît le respect des Indiens ont pour cet animal. Ils ont une singulière vénération pour les cendres de ces excréments ; et leur principale espérance du bonheur futur consiste à pouvoir mourir dans le Gange, fleuve sacré, en tenant un de ces quadrupèdes par la queue.

Pendant que ces préparatifs s’achèvent, les Indiens, armés de morceaux de verre bouteille fort tranchants, se rasent réciproquement le menton et la tête, ne respectant que la longue touffe de cheveux qui doit servir à l’ange présidant à leur destinée à les transporter au ciel. Après ces premiers soins donnés à leur toilette, ils se rendent au bord de la mer, et, à un signal, ils se précipitent vers les flots. Ils font de nombreuses ablutions et procèdent à la purification des objets qui serviront à la cérémonie et au sacrifice. Ceux qui doivent remplir les rôles principaux se revêtent de costume qu’ils ont eu soin de préparer.

Pendant ce temps le maître des cérémonies préside à la formation de la pagode. Il dresse, dans un vase de cuivre apporté de l’Inde, une pyramide formée de feuilles de manguier et il la recouvre entièrement de guirlandes de fleurs. Au sommet se trouve un beau citron jaune figurant une petite boule d’or.

La pagode est placée sur un tapis de feuilles de bananier, et c’est alors que commence véritablement la fête. L’Indien qui doit porter l’idole à la grotte s’avance ; son air est grave, sa démarche est lente, ses longs cheveux entrelacés de fleurs sont relevés au sommet de sa tête ; c’est le trône destiné à la pagode pendant la procession. Le haut du corps est nu, mais enduit d’une couleur jaune représentant assez habilement, au moyen de tatouages, une cote d’armes. Le reste du corps est entouré d’écharpes de diverses couleurs produisant un joli effet.

L’aide des cérémonies, après avoir brulé de l’encens et brûlé des cocos dont l’eau est rependue sur les fruits placés au pied de l’idole, donne un signal. A ce signal, chacun se prosterne et vient, en rampant, adorer le symbole de son culte. Plusieurs paraissent inspirés ; des chants se font entendre.

Le silence se rétablit bientôt, et le maître des cérémonies soulève la pagode avec respect et la place sur la tête de l’Indien à qui est réservé l’honneur de la porter à la grotte. Celui-ci, ayant à ces côtés deux hommes armés de coutelas, s’avance gravement, précédé de deux autres Indiens portant des lances ornées de citrons jaunes. Au devant des licteurs et à quelques pas de distance, on voit deux autres hommes revêtus de costumes bizarres, tenant des longs bâtons dans chacune de leurs mains. Ils combattent tout en marchant : on dirait un bon et un mauvais génie, Oromaze et Arimane.

Pendant le trajet, des cris sauvages se font entendre. Arrivé dans la grotte, celui qui porte la pagode hésite ; il avance, il recule, il semble saisit de convulsions ; chez lui l’exaltation religieuse est à son comble.

Et cependant il ne peut franchir l’entrée de la grotte. Mais un Indien paraît ; son costume est celui d’un guerrier ; il est armé d’un long coutelas ; il s’élance, il combat, il triomphe. Le visage du porteur de la pagode s’épanouit aussitôt, il fait entendre un cri de joie et, radieux, va déposer l’idole sur le tertre au fond de la grotte. Des chants et des danses commencent à l’instant même, pour ne cesser qu’avec la fête.

Pendant tous les divertissements, des fruits de toute espèces, des cocos et figues surtout, du pain et des boissons sont déposés au pied de la pagode. L’encens brûle et sert à la purification des mets.

La scène change. On dresse devant la grotte un fourneau, sur lequel on fait cuire du riz avec du lait dans un vase neuf, pour tirer les augures de façon à ce que le lait bout. Dès qu’on aperçoit les premières ébullitions, les Indiens crient Pongol ! qui veut dire il bout. Le riz est présenté d’abord à l’idole ; après quoi tous les assistants en mangent un peu.

Après cette cérémonie le sacrifice commence. On met sur l’autel des cendres sacrées de bouse de vache. Chaque Indien s’en frotte le front, la poitrine et les deux épaules, afin de se purifier de tous ses péchés. Deux innocents agneaux, don du propriétaire, sont amenés face à la grotte. Ils sont parés de fleurs. Le maître des cérémonies, aidés de quatre Indiens, verse sur eux de l’eau lustrale, leur en fait boire et les parfume avec l’encens. Cependant, les aides les saisissent aux extrémités, et le guerrier qui a mis en fuite le mauvais génie reparaît et d’un seul coup de cimeterre abat la tête des victimes. Des cris d’allégresses retentissent, et les agneaux sont emportés pour servir au repas du lendemain.

Pendant le reste de la fête, les Indiens se reposent la journée et se livrent le soir à des danses de caractère qui ne manquent pas d’originalité. Vers le soir de la quatrième journée ils enlèvent la pagode et vont en cérémonie la jeter à la mer. » Source: "L'Ami de la religion et du Roi : journal ecclésiastique, politique et littéraire", pages 495 à 497, 02/27/1855.

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Published by Myriam Alamkan - dans Janvier 2016
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